Anti-transpirants et cancer du sein : que dit vraiment la science ?

Depuis le début des années 2000, de nombreuses publications scientifiques se sont intéressées à une question encore débattue aujourd’hui : l’usage des anti-transpirants pourrait-il être lié au cancer du sein ? Ces produits cosmétiques, utilisés quotidiennement par des millions de personnes, sont parfois soupçonnés de contenir des ingrédients susceptibles d’interférer avec le fonctionnement hormonal. Faisons le point à partir des conclusions de la littérature scientifique actuelle.

 

Transpiration, déodorants et anti-transpirants

La peau est un organe composé de plusieurs couches de cellules (épiderme, derme et hypoderme). Elle comporte des glandes sudoripares, chargées de produire la sueur qui participe à la régulation de la température du corps et à l’élimination de certaines substances. À la surface, sur la couche cornée constituée de cellules mortes, les bactéries naturellement présentes dégradent certains composants de la sueur, générant des composés odorants responsables des odeurs corporelles.

Les déodorants agissent en masquant ou réduisant ces odeurs grâce à des ingrédients antibactériens et/ou parfumants (alcool, huiles essentielles, extraits végétaux, etc.), mais ne modifient pas la transpiration.

Les anti-transpirants, eux, visent à réduire le flux de sueur. Pour cela, ils contiennent des sels d’aluminium (ex : aluminum chlorohydrate ou aluminum zirconium tetrachlorohydrex gly) qui se dissolvent dans la sueur, précipitent dans les canaux sudoripares et forment un bouchon temporaire. Résultat : la transpiration diminue et les bactéries disposent de moins de matière à dégrader — d’où une réduction des odeurs par action indirecte (voir schéma).

Schéma montrant une coupe de peau avec et sans anti-transpirant. Les canaux sudoripares sont bouchés par précipitation des sels d'aluminium contenus dans les cosmétiques anti-transpirants.

Aluminium et activité hormonale : le rôle des métalloœstrogènes

Les sels d’aluminium présents dans les anti-transpirants appartiennent à la famille des métalloœstrogènes. Il s’agit de métaux capables de mimer partiellement l’action des œstrogènes, les principales hormones féminines. Ils peuvent en effet se lier aux récepteurs œstrogéniques ou activer des voies de signalisation hormonale similaires, sans être des hormones à proprement parler.

Certaines études indiquent que l’aluminium des anti-transpirants pénètre facilement les différentes couches de la barrière cutanée pour se retrouver dans la circulation sanguine, ainsi que dans différents tissus de l’organisme — y compris dans le tissu mammaire ou dans les ganglions lymphatiques(1). Ces observations alimentent l’hypothèse selon laquelle une exposition chronique pourrait perturber localement l’équilibre hormonal ou favoriser un stress oxydatif propice à la prolifération cellulaire.

 

Ce que montrent les études expérimentales

Microscope

Des travaux en laboratoire(2,3) ont montré que, dans certaines conditions expérimentales l’exposition prolongée de cellules mammaires humaines à des sels d’aluminium peut :

  • stimuler leur croissance,
  • provoquer des dommages à l’ADN,
  • induire un stress oxydatif,
  • modifier l’expression de gènes liés à la régulation hormonale.

Or ces processus sont connus pour jouer un rôle dans le développement et la progression des cancers. Ainsi, les chercheurs considèrent que l’aluminium pourrait agir par des mécanismes biologiquement plausibles, c’est-à-dire compatibles avec les voies reconnues de cancérogenèse. Cependant, ces observations ont été réalisées sur des cultures de cellules in vitro, avec des concentrations parfois supérieures à celles issues d’un usage cosmétique courant, ce qui limite la possibilité d’extrapoler ces résultats à la vie réelle.

 

Qu’en est-il des études chez l’humain ?

Certains scientifiques suggèrent que des ingrédients présents dans les anti-transpirants pourraient être liés au cancer du sein car ils sont appliqués sur les aisselles, une zone proche du sein(4). Mais à ce jour, les données épidémiologiques disponibles ne permettent pas d’établir de lien de causalité. Une étude cas-témoins(5) n’a observé aucune augmentation du risque de cancer du sein chez les utilisatrices d’anti-transpirants. Des revues plus récentes(6,7), concluent également que les résultats sont contradictoires et que les preuves demeurent insuffisantes.

En d’autres termes : il existe des corrélations, mais pas de preuve directe qu’un usage normal d’anti-transpirants contenant des sels d’aluminium pourrait provoquer le cancer du sein.

Recherche sur le cancer

Une question toujours ouverte

Les recherches se poursuivent, car certaines études soulignent des incertitudes persistantes sur :

  • la variabilité des modes d’application des anti-transpirants (ex : fréquence, après rasage, différents types de peau) ;
  • l’hétérogénéité des formulations (différents types de sels d’aluminium, différentes réglementations en vigueur selon les pays) ;
  • la difficulté à mesurer l’exposition réelle et la rétention de l’aluminium dans le tissu mammaire.

Les scientifiques appellent donc à des études prospectives de long terme, avec un dosage biologique précis de l’aluminium, pour mieux comprendre son rôle éventuel.

 

Adopter une approche éclairée

À ce jour, les données scientifiques ne permettent ni de confirmer ni d’exclure totalement un lien entre anti-transpirants et cancer du sein. Les effets observés in vitro sont utiles à la recherche fondamentale, mais ne suffisent pas à établir un risque pour la santé humaine dans les conditions normales d’usage.

Par précaution, plusieurs options s’offrent à vous pour une utilisation éclairée de ces produits. Tout d’abord, il est conseillé d’éviter l’application des anti-transpirants juste après le rasage ou sur peau irritée. La barrière cutanée étant transitoirement fragilisée, l’exposition locale aux sels d’aluminium peut être plus marquée, avec un risque accru de picotements, rougeurs ou irritations. Sur le plan théorique, une peau lésée pourrait aussi faciliter un passage local vers les tissus voisins (dont les voies lymphatiques proches du sein), sans que cela ne soit démontré comme un risque sanitaire.

Vous pouvez également privilégier des formules avec une composition claire ou des produits labellisés bio (COSMOS, Ecocert, Natrue, Nature & Progrès, etc.). Toutefois, ces labels n’autorisent pas d’ingrédients anti-transpirants. Ce choix repose sur le principe fondamental de la cosmétique naturelle, à savoir respecter les fonctions physiologiques naturelles de la peau, dont la transpiration fait partie. Les déodorants biologiques ne feront que limiter les odeurs via des poudres absorbantes (ex : amidon de maïs, bicarbonate, argiles), des agents antibactériens d’origine naturelle (ex : hydrolats, huiles essentielles) et des ingrédients apaisants (ex : aloe vera, huiles et extraits végétaux).

Déodorant

En résumé, adopter un esprit critique vis-à-vis des informations circulant sur ce sujet est essentiel. De nombreuses études scientifiques sont en cours pour évaluer l’impact potentiel des sels d’aluminium sur la survenue du cancer du sein. En attendant des réponses plus conclusives, chacun peut faire un choix éclairé, en connaissance des données actuelles.

  1. Ewa Sawicka and Natalia Wiatrowska, The Potential Metalloestrogenic Effect of Aluminum on Breast Cancer Risk for Antiperspirant Users J. Mol. Sci. 2025, 26, 99,https://doi.org/10.3390/ijms26010099
  2. Darbre, P.D. Aluminium and the Human Breast. Morphologie 2016, 100, 65–74. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/22099158/
  3. Lappano R., Malaguarnera R., Belfiore A., Maggiolini M., Recent Advances on the Stimulatory Effects of Metals in Breast Cancer. Mol. Cell. Endocrinol. 2017, 457, 49–56. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0303720716304257?via%3Dihub
  4. Darbre PD. Underarm antiperspirants/deodorants and breast cancer.Breast Cancer Research 2009; 11 Suppl 3:S5. doi: 1186/bcr2424. https://breast-cancer-research.biomedcentral.com/articles/10.1186/bcr2424
  5. Dana K Mirick, Scott Davis, David B Thomas. Antiperspirant use and the risk of breast cancer J Natl Cancer Inst. 2002 Oct 16;94(20):1578-80.doi: 10.1093/jnci/94.20.1578. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/12381712/
  6. Willhite CC, Karyakina NA, Yokel RA, et al. Systematic review of potential health risks posed by pharmaceutical, occupational and consumer exposures to metallic and nanoscale aluminum, aluminum oxides, aluminum hydroxide and its soluble salts.Critical Reviews in Toxicology 2014; 44 Suppl 4:1-80.https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25233067/
  7. Thao Thi Kim Trinh, Seung-Kwon Myung, Tien Hoang Tran, Kui Son Choi, Use of Antiperspirant Products and Risk of Breast Cancer: A Meta-Analysis of Case-Control Studies, Cancer Invest. 2024 Oct; 42(9):782-792. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/39324502/

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